Ah ! c’est bien tentant de se casser la figure
et d’épanouir son sang sur la terre dure.
Par la fenêtre ouverte: se jeter !
Mourir !
et le crépuscule laisse monter la lune.
Touraine ! Terre de nos rois
Coeur de France qu’entoure la guerre
comme un serre-tête sanglant
Touraine !
Tu te mires dans la rivière
avec le croissant de la lune nouvelle
J’ai vu ton soleil s’évanouir sur la forêt
glisser avec langueur le long des troncs ambrés
répandre avec volupté
l’amour de ses flancs dilatés
par cette dernière étreint d’Automne
et les rivières, A travers Toi ! Touraine
à travers Toi ! ma France
s’en vont claires comme des veines
sillonnant tes champs de gais reflets d’argent
Voici le Dernier soir !
La vie nouvelle réclame chaque instant
une ferveur nouvelle
et c’est déjà le Départ
Dernier soir campagnard ma douleur est intense
Touraine qui m’a reçue pendant un an de guerre
à Toi ! j’adresse ce soir
un dernier appel et une dernière prière.
Tu ne m’as pas trop donné, Touraine !
J’ai su te comprendre et j’ai su t’aimer
Belles chevauchées des rois à travers la forêt
vous hantez mes rêves et je pars à regret
mais ainsi ...
La guerre perpétuelle aiguise ma nostalgie
C’est la Vie que j’appelle !
que la mort soit bannie.
Toute ma force se révolte en te contemplant
ma terre !
Toi que l’on a voulu prendre
que l’on a voulu enlever à ma jeunesse
et que j’aime d’un amour illimité.
Les voitures passent sur le pont
La roue du moulin tourne près du pont
j’entends son rythme lent
et le saut des poissons (sous le pont).
Tout cela va finir
c’est le dernier soir
Je ne verrai plus le jardin provincial
avec ses fouillis d’herbe
et son grand ciel d’étoile.
Eperdument je me rejette dans la Vie bourdonnante
dans Paris : ma ville fascinante
Mais le triste attrait de ce que l’on quitte
me retient en arrière ...
Ah ! faiblesse ! Mauvaise constitution de l’homme
en face de l’Avenir.
Il faut partir
Eternellement quitter
Le but n’est pas ici. Il est beaucoup plus loin
derrière la mort,
en dehors de l’atteinte de nos mains.
Mais que ce serait bon de l’atteindre tout de suite
avant d’être fatigué par les nombreuses étapes,
de l’atteindre en pleine force,
du haut de cette fenêtre.
Et d’épanouir son sang
dans le sang de l’Automne
de la guerre perpétuelle
et du canon qui tonne !
Ah ! Ce désir de vivre est encore le plus fort.
Je suis liée à mes dix-sept ans par un sort
et je ne peux me sauver. ..
France ! sur Toi, sur ton poitrail calme
mais cerné de frontières enflammées
je m’écrase ce soir !
flambante Moi aussi du désir de savoir !
sur cette calme Touraine que je domine
de toute ma destinée incertaine.
Je m’appuie pour commencer ma Vie !
Socle de terre qui ne croulera pas
sous le poids de ma jeunesse.
Tu seras mon point de départ
et ton ciel verse en moi
toute l’allégresse
qui berça nos rois !
Mireille Havet
Octobre 1915